Jean Yves Jouannais, Chemin-cherchant

Publié le 10 février 2013 dans Des oeuvres

Si l'appropriation d'images déjà existantes a une longue histoire dans l'art moderne et contemporain, elle est aujourd'hui au cœur des pratiques de tout un chacun quant à notre consommation d'images. De nombreux artistes travaillent à réfléchir cette propension à la collection d'images existantes, et à créer du sens en  concevant des projets, ou des cadres expérimentaux. Ces fragments accumulés sont ainsi classés dans une forme qui les rend préhensibles, opératoires.  Prendre, s'approprier, puis organiser pour rendre visible et lisible.

 

Ainsi, depuis septembre 2008, les sous-sols du centre Pompidou accueille un évènement étrange. L'Encyclopédie des guerres, de Jean-Yves Jouannais (né en 1964) s'énonce sous la forme de conférences-performances inclassables, expériences étranges de compilation de fragments de toutes natures, carnets de guerres, traités militaires, œuvres littéraires, œuvres plastiques, documents photographiques... Cette tentative de classement, qui se dit vouée à l'échec et qui pourtant fascine, dit quelque chose de primordial, sans que personne ne semble en mesure de déterminer quoi.

 

Jean-Yves Jouannais, s'assoit à une table, sur une scène, et partage des fragments divers, qui ont comme socle commun de toucher, de près ou de loin, à la guerre.

Ces fragments sont classés par entrées alphabétiques afin de  constituer une Encyclopédie. Mais cette classification est sans cesse retravaillée, repensée, d'autant plus que l'Encyclopédie ne cesse de s'écrire, proliférant plus vite qu'elle ne peut se lire, chaque nouveau fragment remettant en jeu ceux qui y étaient déjà consignés.

 

On croisera ainsi Titlive, comme des poèmes de Borges autour des épées mythiques ou Laurence d'Arabie. Un film d'archive montrant la libération de Marseille ; la lettre d'adieu d'un commandant à sa femme avant d'être injustement exécuté pour l'exemple ; la photographie d'une "explosion au repos d'un obus".  Ou encore un extrait de film des Monthy Python ; une photographie d'une bombe en bois larguée en 1944 sur un faux terrain d'aviation en Normandie...

 

Jean-Yves Jouannais s'évertue à déployer une érudition vertigineuse tout en ne cessant d’affirmer son ignorance. Chaque séance débute par un retour en arrière, un mea culpa pour un oubli ou une tentative qui ne s’est pas révélée suffisamment fructueuse, un remord ou une justification pour une maladresse. Un fragment vient se rajouter à l'entrée "Abeille", à l'entrée "Charge" ou à l'entrée "Boum" ou encore à celle de "Reluire"...

 

Séance après séance, quelque chose se constitue sous nos yeux, mais malgré les nombreuses réflexions pour clarifier cette aventure intellectuelle, ce qui advient reste indéfinissable, si ce n'est que nous voyons de la pensée en train de se faire, des stratégies de montages, de collages, ou même des stratégies d’abords en train de s'analyser... Comment aborder de front une entité qui serait « la guerre » ? Jean Yves Jouannais invente, chemin-cherchant, milles détours, déploie milles figures, dans l’espoir qu’elles convergent vers un point central, ou quelles dessinent en creux, de correspondances en correspondances, de résonnances en résonnances, une certaine idée de la guerre. A moins que ce soit une toute autre figure qui se dessine, encore imprécise, mais en cours d’élucidation, ou de mise au point.

Certains parlent d'une nouvelle forme de littérature. Pourquoi pas.

 

Jean-Yves Jouannais performe ses fragments en les faisant interagir, tressant des récits historiques de batailles, la Grande Vadrouille avec son autobiographie...

Le sujet est-il la guerre? Jean-Yves Jouannais dit que non. Est-il artiste? Il le nie. Est-il auteur ou compilateur? Au début de l'expérience, il se dit compilateur à la Bouvard et Pécuchet, mais peu à peu, la fiction apparaît, glissée d'abord de manière subreptice avant d'être révélée la séance d'après. La question de l'auteur est ici posée et reposée, avec des réponses évolutives. Ventriloque? Porte-voix? Joueur, activeur des fragments déjà existants? Producteur d'une forme nouvelle, d'une lisibilité nouvelle?

Rendez-vous jeudi 14 février pour une nouvelle séance…

 

Tiphaine Buisson

 

extrait d'un article publié dans le dossier pédagogique de la Ligue de l'enseignement, accompagnant l'oeuvre La Marche, du collectif les Faux-amis

 

Pour voir des séances sur DailyMotion

 

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